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La famille Boudsocq sillonnait les routes en quête d’une petite ville en bord de mer pour passer les vacances au sud-ouest du pays. Fabrice était toujours équipé de son vieux polaroïd. Il photographiait tout ce qui l’intéressait au cours de leurs nombreux voyages. Leur camping-car était tapissé de ses clichés. Il passait son temps à chantonner par-dessus la musique de l’autoradio à cassette en conduisant, ce qui cassait les oreilles de Claire, sa femme, qui surenchérissait sur la performance de son mari. Leurs enfants, Léna et Timéo, suivaient le mouvement. Tout le monde braillait haut et fort, les fenêtres ouvertes, sous les rires des piétons qui croisaient leur chemin. Sur les autoroutes, les petits brandissaient des doigts d’honneur vers les voitures qui les doublaient, ce qui déclenchait des sourires, des cris ou des appels de phare.
– Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, par ici ? cria Fabrice en klaxonnant trois fois. Tiens, connard !
Les petits éclatèrent de rire.
En fin d’après-midi, leur véhicule fonçait vers une ville sur une chaussée qui fendait la forêt. Léna avait les yeux rivés sur tous ces géants verts. À l’entrée, pendant un feu rouge, elle observa un pic noir marteler le tronc d’un arbre. Après quelques coups de bec, l’arbre se secoua légèrement puis fracassa l’oiseau avec une de ses branches.
– Vous avez vu ? cria Léna.
– De quoi, ma chérie ? demanda Claire.
– Cet arbre-là, affirma-t-elle en pointant du doigt, il a tué l’oiseau !
– N’importe quoi, ça bouge même pas, un arbre, répondit Timéo.
– Il a dû s’envoler, c’est tout, expliqua Claire.
– Mais non, j’vous dis qu’il l’a tué ! s’énerva Léna.
– Je crois qu’on a trouvé notre destination, lança Fabrice. C’est beau, hein ?
Personne ne répondit. Léna avait toujours la tête tournée vers l’arrière, tandis que les autres observaient les maisons à colombages, leurs façades fleuries, et la vaste étendue d’eau qui les appelait à l’horizon. Ils passèrent devant la cathédrale de la ville et s’émerveillèrent de sa pierre taillée.
– Elle est énorme pour une petite ville, remarqua Claire.
Fabrice trouva rapidement une aire de camping-car à une centaine de mètres de la mer. Il eut à peine le temps de se garer que Claire et les enfants avaient déjà enfilé leur maillot de bain. Sans même attendre qu’il coupe le moteur, ils détalèrent.
– Eh, attendez-moi ! cria-t-il en se changeant précipitamment.
Fabrice rejoignit la troupe. Il attrapa ses enfants et se jeta dans les vagues avec eux. Les trois autres s’étaient ligués contre lui, les petits s’accrochaient à ses jambes et à ses bras pour l’immobiliser tandis que Claire tentait de le couler.
– Vous m’aurez pas, je suis bien trop fort pour vous, déclama Fabrice avec un air faussement hébété.
– Ah oui ? Viens là, mon superhéros, roucoula Claire en l’embrassant.
– Beurk ! réagirent les enfants.
Le baiser fit baisser la garde de Fabrice. Un éclair malicieux passa dans le regard de Claire et elle en profita pour le pousser d’un coup sec avant qu’il ne puisse réagir. Il but la tasse.
– Alors, le super costaud se laisse avoir par des techniques vieilles comme le monde ? railla Claire.
– C’est de la triche, t’es une sorcière ! protesta-t-il en l’aspergeant d’eau.
La famille riait fort sur ce petit bout de plage. Claire remarqua une baraque en bois au loin.
– Vous voulez une glace ? proposa-t-elle.
Timéo et Léna bondirent de joie. Fabrice fit de même. Claire sourit.
– Bon, les enfants, on se calme. Vous voulez quoi ? reprit-elle.
– Un cornet vanille pistache pour moi, répliqua Fabrice sans attendre. Et toi, Léna ?
– Fraise !
– En bâton ou en cône ? demanda Claire.
La petite réfléchissait visiblement très fort à cette question.
– En bâton !
– Et moi, c’est un cône tout chocolat, s’il te plaît, dit Timéo.
– Léna, tu aurais pas oublié la politesse, par hasard ? interrogea Claire.
– S’il te plaît, mamounette chérie d’amour que j’aime très fort !
– Ouh là ! Tout ça ? répondit-elle, amusée. Je vais les chercher, j’arrive.
Claire revint avec les glaces. Tout le monde la remercia, puis chacun attaqua la sienne. Un ballon vint percuter celle de Léna, l’écrasant sur son visage.
– Eh, faites attention ! lança Claire.
Un adolescent arriva en courant.
– Pardon, marmonna-t-il en reprenant sa balle, avant de repartir aussi vite qu’il était arrivé.
Une dame qui avait vu toute la scène s’approcha.
– Ça va, ma grande ? Tu t’es fait mal ? demanda-t-elle à Léna.
Léna, le visage recouvert de glace à la fraise, rit innocemment.
– Elle va bien, affirma Fabrice en riant à son tour.
– Ne bougez pas, je reviens.
La dame revint avec un bâtonnet à la fraise qu’elle offrit à Léna.
– Tiens, je suis désolée.
– Bah pourquoi tu t’excuses ? C’est pas ta faute. Merci, madame ! s’exclama la petite avec un sourire jusqu’aux oreilles.
Une fois la glace engloutie, Léna, Timéo et Fabrice coururent vers la mer.
– C’est très gentil de votre part. Merci, dit Claire.
– C’est tout naturel, pas besoin de remerciement ! Je m’appelle Mélizia. Et vous, quel est votre nom ?
– Claire, enchantée.
– De même. Elle est tellement mignonne. D’habitude, les enfants de cet âge se mettent à pleurer dans cette situation. Mais elle, ça l’a fait rire.
– C’est sa particularité, sourit Claire.
– Elle a quel âge ?
– Six ans, et Timéo dix. Ça passe si vite ! On a à peine le temps de les voir grandir, c’est dingue.
Mélizia regarda les enfants jouer dans l’eau. Claire vit son sourire s’éteindre.
– Oui, ça passe vite, glissa Mélizia. Vous n’avez pas de mal, avec eux ?
– Ça dépend des jours. Le grand commence à répondre.
– Ah ça, c’est l’âge. Et plus ils grandissent, plus ils se rebellent. La mienne, c’était pire que tout.
– Vous avez une fille ?
– Oui. Enfin, vous savez ce que c’est. Elle avait dix-sept ans quand elle est partie, il y a deux ans, souffla-t-elle sans quitter les enfants des yeux. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis. Elle se trouve en ville, quelque part.
Claire sentit sa gorge se nouer.
– Je suis désolée. La police n’a rien trouvé ? demanda-t-elle.
Mélizia tourna la tête vers elle.
– La police ?
– Ben… une gamine de dix-sept ans qui disparaît…
– Vous venez d’où, vous ?
– On vit sur les routes. On n’est jamais au même endroit. Juste avant, on était dans le nord. Pourquoi cette question ?
Claire vit l’expression de Mélizia passer de la mélancolie à la tristesse.
– Vous n’êtes pas les bienvenus ici, prononça Mélizia sèchement. Partez, maintenant.
Elle se leva et s’éloigna d’un pas pressé. Claire resta interloquée, assise sur le sable. Elle la suivit des yeux. Fabrice et les enfants revinrent.
– Je sais pas ce que tu lui as dit, mais ça l’a fait fuir à toute vitesse, dit Fabrice.
– Je lui ai juste dit qu’on vivait en camping-car, et qu’on arrivait de loin, c’est tout…
– Oh, je vois.
– Tu vois quoi ?
– Peut-être que la gentille dame n’aime pas ceux qui viennent d’ailleurs ?
Mélizia disparut du champ de vision de Claire.
– Non, c’est autre chose, affirma-t-elle.
Après le repas et un film d’animation, Timéo et Léna dormaient comme des souches à l’arrière du véhicule sur des lits douillets. Fabrice était torse nu, encore en maillot de bain, tandis que Claire avait enfilé une robe blanche au tissu très fin.
– Une petite balade nocturne, ça te dit ? proposa-t-elle.
– Je suis la nuit, répondit Fabrice en imitant Batman.
– Arrête tes conneries, batou, dit-elle en riant.
Fabrice prit son polaroïd et le passa autour de son cou comme un collier. Il ferma le véhicule à clé et le couple partit se balader en bord de mer. Il n’y avait plus personne. Les étoiles étaient nombreuses et la lune, qui se reflétait dans l’océan, éclairait leur chemin. Fabrice commença à chantonner un air doux, Claire suivit le rythme en dansant légèrement. Il dégaina son appareil. Ses yeux s’illuminèrent.
– Je suis dans un rêve éveillé, dit-il.
– C’est bien réel, dit-elle en le pinçant avec le sourire.
Claire enchaîna des mouvements lents, le vent faisait danser sa robe. Fabrice ouvrit la bouche comme s’il avait eu de nouveau le coup de foudre de leur première rencontre. Il l’avait déjà photographiée des milliers de fois, mais il n’en était toujours pas revenu. Il attendit le bon moment, l’œil collé au viseur. À l’instant où il appuya sur le bouton, la photo s’imprima directement. Il prit quelques secondes pour ventiler le papier glacé avant de découvrir son cliché. Dessus, une faible lumière jaune orangé émanait du corps de Claire. Elle s’estompait à quelques centimètres de sa silhouette, suivant ses mouvements.
– Elle est incroyable, celle-là, dit Fabrice.
– Toutes tes photos sont magnifiques, t’es un artiste.
– Je suis pas d’accord, tu es un modèle d’exception ! Tous les photographes se battraient pour t’embaucher !
– Tout ça ? T’exagères pas un peu ? dit-elle en approchant son visage.
– Je t’assure que non, murmura Fabrice à son oreille.
Un long baiser fit suite à cet échange, leurs cœurs battant à l’unisson tandis qu’une vague douce vint toucher leurs chevilles. Fabrice caressa son dos, jusqu’à ce que ses mains soulèvent les fesses de Claire, la plaquant plus fort contre lui. Elle émit un petit cri de surprise. Le souffle court, elle perça Fabrice du regard, les joues rougies et les yeux embrumés par le désir. Sans un mot, elle glissa sa main dans la sienne, et le tira vers une haute pile de rochers plongeant dans la mer, qui coupait la plage en deux. Ils pressaient le pas, manquant de trébucher. Une fois à l’abri derrière le granite, Claire se retourna et l’embrassa fougueusement. Leurs souffles se mêlaient, chauds et haletants. Leurs vêtements volèrent en une fraction de seconde. Ils se retrouvèrent sans patience. Leurs jambes se mélangeaient, leurs mains redécouvraient leur peau. Leurs corps dansaient l’un contre l’autre. Ils tombèrent brutalement dans le sable, mais rien ne les arrêtait. Le bruit des vagues couvrit le reste de leur conversation charnelle.
Après s’être remis de leurs émotions, ils se rhabillèrent. Alors qu’ils sortaient du mauvais côté des rochers, un détail accrocha l’œil de Fabrice. Un panneau d’interdiction était planté là. Il était tellement rongé par le temps que l’écriture avait quasiment disparu. Cinq lettres seulement étaient déchiffrables. D, N, G, O et R, toutes séparées par des plaques de rouille. Fabrice s’aventura dans cette partie de la plage.
– Qu’est-ce que tu fais ? demanda Claire.
– J’explore.
– Attends-moi.
Claire lui emboîta le pas. Plus loin, quelque chose sortait du sable. Un enchevêtrement de branches noires, épaisses comme des bras à la base, qui montaient en se tordant les unes autour des autres jusqu’à deux mètres de haut. En s’élevant, elles s’amincissaient, jusqu’à finir en filaments aussi fins que des brins d’herbe qui pendaient dans le vide ou traînaient sur le sol.
– Tu as déjà vu un arbre comme ça, toi ? demanda-t-il.
– Jamais. Une espèce du coin, sûrement. Mais ça a l’air mort. Le sel a dû l’assécher.
– Un élément qui n’est pas censé être là, seul, face à l’immensité de l’océan, dit-il en sortant son appareil. Parfait pour parler de la solitude.
– De quelle solitude tu parles ? dit Claire en lui donnant un léger coup de hanche.
Fabrice lui sourit. Il appuya sur le déclencheur. Le papier sortit. Il le rangea dans sa sacoche à photos. Ils rebroussèrent chemin, ouvrirent le camping-car et allèrent se coucher.
Au petit matin, alors qu’il faisait encore nuit, Fabrice réveilla Claire en sursaut, affolé.
– Mon cœur, regarde, c’est dingue !
– Qu’est-ce qui t’arrive à t’agiter dès le matin ? Laisse-moi dormir, dit-elle en se retournant sur le côté.
– Mais regarde ça, je te dis !
Fabrice lui colla la photo de la veille devant le visage. L’arbre noir émettait une lueur plus vive et plus nuancée que sur n’importe quel autre cliché, allant du jaune pur à un orange tirant sur le rouge.
– Ça fait vingt ans que j’utilise cette défaillance au nom de l’art, mais jamais une plante n’avait eu cette lumière.
– Il a jamais été normal, ce polaroïd, ta pellicule a peut-être cramé.
– Mais pas du tout ! Tu te rends pas compte ? Ça vient pas de l’appareil ! C’est… autre chose, je te dis.
– On en a déjà parlé, c’est juste l’effet d’un vieil engin. Il est quatre heures du mat’, Fabrice. Viens te recoucher, dit-elle en s’endormant.
– Désolé, dors bien. Moi, je vais pas pouvoir dormir, murmura-t-il.
Il s’équipa de son polaroïd et se dirigea vers l’arbre noir.
Il reprit le même chemin, traversa les rochers. Ses pieds s’enfonçaient dans le sable à chacun de ses pas pressés, mais il ralentit lorsqu’il aperçut au loin une silhouette déambuler sur la plage. En approchant, il distingua une femme. Plus il avançait, plus il remarquait que quelque chose clochait chez elle. Sa démarche était saccadée, ses jambes fléchissaient et elle tentait de se rééquilibrer à chaque pas. Elle tournait dans une direction, puis une autre. Fabrice se plaça devant elle, mais elle se détourna aussitôt.
– Madame ? Vous allez bien ? demanda Fabrice.
Aucune réponse de sa part. Il tapota son épaule et sentit qu’elle était recouverte d’une substance visqueuse. Il retira sa main et la secoua.
– Madame ?
Pas de réaction. Il fit alors le tour pour la voir de face. Il découvrit un visage sans aucune expression. Ses yeux, chacun tourné vers l’extérieur, ne semblaient rien regarder. Sa bouche restait entrouverte. Un sexagénaire arriva et posa une serviette sur les épaules de la femme.
– Ah ! Te voilà enfin, dit le vieil homme en riant.
– Tout va bien ? Elle a l’air un peu… perdue.
– Mais oui, c’est la petite nouvelle ! Je vais l’emmener à la maison d’accueil. Vous savez bien, dit-il en montrant son badge, sur lequel était écrit « GEDAM ». Bon, assez de papotage ! J’ai du boulot. La bonne journée à vous !
Par instinct, Fabrice captura ces deux personnes avec son polaroïd avant qu’elles ne se soient trop éloignées. GEDAM… Gérant des… non, j’en ai jamais entendu parler. Sur la photo, une lueur se dégageait de l’homme, mais la femme, elle, n’en émettait aucune. Fabrice fronça les sourcils. Plus loin, il se retrouva de nouveau devant cet arbre noir. Il le photographia, mais cette fois-ci, rien. Sur le chemin du retour, sous le soleil levant, il ne quitta pas ses clichés des yeux. Pourquoi elle n’a émis aucune lueur ?
Claire était debout avec les enfants, en plein petit-déjeuner.
– Vous m’avez même pas attendu ! s’exclama Fabrice en ouvrant la porte.
Il mordit dans la brioche de Léna. La petite rigola et la lui tendit.
– Tiens, tu peux la manger.
Fabrice l’enfourna tout entière dans sa bouche.
– Merchi, Léna, bafouilla-t-il en postillonnant des miettes sur tout le monde. Les enfants rirent en se protégeant avec ce qu’ils avaient sous la main. Claire lui attrapa une oreille.
– T’as intérêt à nettoyer, ordonna-t-elle en lui tordant l’oreille.
– Aïe, aïe, aïe, promis, je fais ça tout de suite !
Un peu plus tard, en début de matinée, Timéo et Léna dessinaient, comme à leur habitude. Fabrice profita de ce moment pour prendre Claire à part, sur les sièges conducteur et passager. Il lui expliqua en détail tout ce qu’il avait vécu.
– GEDAM ? Ça ne me dit rien du tout, répondit Claire. Vu la situation que tu me décris, ça devait être quelqu’un qui fait interner les gens.
– Au fait, regarde la deuxième photo de l’arbre noir, elle n’a pas de lueur comme sur la première.
– Tu recommences avec ça… ?
– Écoute, j’en suis presque sûr. Ce polaroïd, là… il marche parfaitement bien. Regarde, c’est flagrant, Claire.
Claire baissa les yeux.
– Oui, si tu veux.
– Répète ? demanda Fabrice en tournant la tête d’un coup vers elle.
– Rien.
– Si, j’ai mal entendu, je crois.
– S’il te plaît, s’énerva Claire.
– Mais qu’est-ce que t’as ? Tu sais que tu peux tout me dire.
– J’y ai toujours cru, à ces choses-là.
– Alors pourquoi tu m’as toujours contredit par rapport aux photos ? Tu as même dit que j’étais zinzin, quelques fois.
Claire se figea une demi-seconde, puis baissa les épaules en soupirant.
– Parce que je te connais, Fabrice. Si tu en avais la preuve, tu aurais voulu inscrire ton nom dans l’histoire, dévoiler ta découverte au monde entier.
Fabrice ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit. Sa main était restée dans sa poche, sur le cliché qu’il n’avait pas encore sorti.
– Je t’aime, reprit Claire. J’aime nos enfants. J’aime notre liberté, cette vie en camping-car. Tu sais ce qu’ils feront si tu leur dévoiles ?
– Euh… notre nom serait associé à cette découverte ?
– Peut-être bien. Mais surtout, ils prendront toutes tes photos, ton polaroïd adoré. Ils découvriront notre mode de vie, et…
Claire observa les enfants dans le rétroviseur.
– J’ai peur qu’on nous les enlève.
– Mais qu’est-ce qui te fait croire ça ?
– On vit dans un petit camping-car, ils changent tout le temps d’école. Même si on rattrape leur scolarité ici, ils ne voudront rien savoir.
Fabrice releva la tête. Il posa sa main sur la sienne.
– D’accord.
Il enfonça la photo au fond de sa poche.
– Merci, Fabrice. Profitons juste des vacances.
Les bons souvenirs remplissaient les journées qui suivirent. Des baignades qui finissaient toujours par une bataille d’eau. Des glaces devant le coucher de soleil. De longues balades en ville dans le quartier des maisons fleuries. En deux jours, ils avaient trouvé leur routine. Claire faisait son footing à la même heure, en fin de matinée. Les enfants dessinaient en fin de journée. La nuit, Fabrice attendait que Claire dorme. Il prenait le polaroïd, refermait la porte sans un bruit, et marchait jusqu’à l’arbre noir. Il la photographiait sous tous les angles. Rien. Un simple arbre mort dépassant du sable. Le matin, quand Claire lui demandait s’il avait bien dormi, il éludait la question d’une blague.
Quelques jours plus tard, les réserves de nourriture étaient presque vides. Claire était déjà partie courir pour un long moment alors que les enfants réclamaient à manger depuis plus d’une heure.
– J’en ai pas pour longtemps. N’essayez même pas de sortir.
– On sait, papa, soupira Timéo. On a l’habitude.
Fabrice ferma à clé.
Claire parcourait la ville à petites foulées. Elle entra dans un grand jardin public fleuri. Des gens de tout âge se baladaient, se prélassaient au soleil. Elle s’accorda une courte pause dans l’herbe pour reprendre son souffle. Au moment de repartir, le vent lui colla quelque chose sur le visage et dans la bouche. Elle toussa et retira de longs fils blancs et gris. Elle regarda autour d’elle et aperçut un petit arbre d’à peine trois mètres de haut. Ces mêmes fils étaient disposés autour du tronc en paquets isolés, vers le sommet. Intriguée, elle s’approcha. Je n’ai jamais vu de toile d’araignée de cette forme, on dirait des cheveux. Elle attrapa une touffe et tira dessus. Un grondement sourd résonna dans tout son être. Elle resta paralysée sur place. Un mouvement attira son regard, en haut du tronc. Elle leva les yeux. Un œil, incrusté dans l’écorce, l’observait. Un grand froid lui gela le dos. Claire sursauta en se retournant quand elle entendit un homme en débardeur lui crier dessus.
– Eh, fous-lui la paix ! On touche pas aux Anciens ! hurla-t-il. T’as aucun respect où quoi ?
– Regardez, il y a un œil là-dedans ! cria-t-elle.
– Quoi ?
– Je vous jure, il a bougé, c’était horrible. Et ces cheveux blancs, qu’est-ce que c’est ?
Il se figea une seconde.
– Attends, tu es…
Son regard balaya autour de lui, dans le jardin.
– Fais attention, dit-il avant de partir.
Fabrice enfourcha son vélo et pédala en direction du magasin. Dix minutes après son départ, dans une petite ruelle, il freina brusquement. Il crut d’abord reconnaître la femme de la plage, mais c’était un jeune homme, cette fois-ci. Il avait la même démarche et le même visage vide. Fabrice l’observa à distance déambuler en cercle. Après qu’il avait tourné sur lui-même une bonne quinzaine de fois, l’homme au badge vint le chercher. Fabrice plissa les yeux. Il les prit en filature. Au bout de la ruelle, ils traversèrent une petite dizaine d’autres rues et virages. Ils montèrent des marches. Fabrice leva les yeux et lut sur la façade : Établissement Public de Santé Mentale Sylvain Delorge. Alors ce type emmène des malades dans cet EPSM… Fabrice attendit qu’ils aient disparu à l’intérieur. Il laissa son vélo contre un mur et gravit les marches. Il poussa doucement la porte. Le siège de l’accueil était vide. Il s’enfonça dans le couloir et tomba sur une pièce ouverte à sa gauche. Une grande salle à manger, remplie de personnes immobiles, sans aucune énergie, au regard vide, qui se faisaient nourrir par le personnel de l’hôpital. Fabrice appuya sur le déclencheur de l’appareil pendu à son cou, l’objectif braqué droit devant. Il rangea discrètement la photo dans sa poche et remarqua un bourrelet sur la nuque d’un des employés. Une main se posa sur son épaule.
– Monsieur, sortez immédiatement, il vous faut une autorisation de visite, dit la dame d’accueil.
Fabrice se retourna.
– Oh, je vous reconnais ! Vous avez racheté une glace à ma fille !
Mélizia fronça les sourcils.
– Vous êtes toujours ici ? demanda-t-elle.
– Oui, on profite de l’été. Cette petite ville nous plaît bien.
– Bon, peu importe. Vous devez partir maintenant.
– Certainement pas. On compte y passer toutes nos vacances.
– Je parlais de cet établissement, monsieur. Vous n’y êtes pas autorisé.
– En parlant de ça, qu’est-ce qu’ils ont, tous ?
Mélizia baissa la tête.
– Vous devriez vraiment…
Un rire résonna au fond du couloir. Le GEDAM en sortit. Il s’arrêta en apercevant Fabrice. Il le dévisagea quelques instants, puis arqua un sourcil en direction de Mélizia.
– Eh l’ami, tu t’es perdu ? dit le vieil homme.
– Il vient de la ville d’à côté, c’est un ami, bafouilla rapidement Mélizia.
– Toi, l’incapable, je t’ai pas sonné. T’as intérêt à rester à ta place, menaça le vieil homme en la pointant de son gros doigt.
– Ça va pas de lui parler comme ça ? Tu te prends pour qui ?
– Pour qui ? Tu sais qui je suis, petit ? Tu sais ce que je représente ? Fais bien attention à ce que tu dis, si tu veux pas finir en petites bûches.
– Oui, grand chef. Je m’en vais, dit Fabrice en se retournant.
En avançant, il sentit des regards lourds peser sur lui. Il s’empressa de reprendre son vélo et de se faufiler dans quelques rues. Quand il sortit la photo de sa poche, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Dessus figuraient un bon nombre de patients de l’EPSM et deux employés. La lueur aux tons chauds se dégageait des membres du personnel. Cependant, aucune étincelle, aussi minime soit-elle, ne brillait chez les patients. Il rangea la photo dans sa sacoche comme si c’était une arme à cacher et s’adossa au mur quelques instants. Il reprit la route en direction du camping-car, puis se rappela qu’il était censé faire des courses.
Les enfants étaient assis sur les sièges passager et conducteur et s’amusaient à faire semblant de conduire. Au bout de quelques minutes, Léna souffla.
– Bon, on va dehors ? dit-elle.
– Ouais, on s’emmerde ici.
– Dis pas de gros mots !
– On s’en fout, papa et maman sont pas là.
Timéo fit coulisser le petit loquet de fermeture et ouvrit la porte.
– Comment tu fais à chaque fois ? J’y arrive pas, moi, il est trop dur, ce loquet, dit Léna, visiblement impressionnée par son grand frère.
– C’est parce que je suis un homme, un vrai.
– Pfff, n’importe quoi.
Ils coururent vers la plage et rejoignirent un groupe de garçons qui faisaient une partie de beach-volley.
– Salut, on peut jouer avec vous ? dit Timéo.
– Venez, chacun dans une équipe, répondit un blondinet.
Quelques passes plus tard, l’un des enfants proposa d’escalader les rochers. Un chaos de blocs gris qui partait de la route, tout en haut, descendait en pente jusqu’au sable et continuait sous l’eau. On en voyait affleurer à quelques mètres du bord. Timéo fit la course avec les autres en sautant de roche en roche, tandis que Léna traînait loin derrière.
– Attendez, elle a besoin d’aide, dit Timéo.
– Pourquoi t’as ramené une fille aussi ? Elle est trop nulle, lança le blondinet.
– C’est ma sœur, connard !
– T’as dit quoi, là ? Les gars, on le chope, cria-t-il à ses copains.
– Léna rentre à la maison, j’arrive ! hurla Timéo à sa sœur.
Il se retourna et franchit le plus vite possible les roches en direction de la plage. Les quatre enfants poursuivirent Timéo, mais il parvint à peine à les distancer. Léna était tellement en arrière qu’elle rejoignit rapidement le camping-car. Timéo prit de l’avance, mais le petit blond sauta sur un des rochers qui était trop bas, trempé par l’eau de mer. Son pied glissa dessus et il se fracassa le crâne à pleine vitesse. Timéo sentit sa poitrine se serrer. Il fit volte-face et alla lui porter secours.
– Ça va ? demanda Timéo, paniqué.
En quelques secondes, le garçon blessé se releva, le front fendu en deux horizontalement au-dessus des sourcils. Timéo était paralysé à sa vue. Il vit un liquide s’écouler de sa profonde entaille. Son sang était ambré, épais et gluant, suintant lentement, glissant sur son visage en de longs filaments brillants. Le blondinet se mit à pleurer.
– Merde, je vais être trop moche, gémit-il.
Il se tenait la tête et fixait Timéo, les yeux remplis de colère. Il lui envoya un énorme crachat au visage. Surpris, Timéo perdit l’équilibre. En se rattrapant, il s’entailla la main et se mit à saigner. Le petit blond le remarqua.
Timéo entra dans le camping-car, encore sous le choc. Léna fit de grands yeux en le voyant arriver.
– Il s’est passé quoi ? Tu m’as fait peur à crier comme ça.
Timéo resta muet.
– Eh oh, tu m’entends ? insista Léna.
– Quoi ?
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– Euh… il y en a un qui est tombé. Il s’est cogné la tête. Il avait le front ouvert. Il m’a craché dessus.
Léna baissa les yeux.
– Il est…
– Il est pas mort. Mais son sang était pas comme nous, on aurait dit… du miel.
– Du miel ? Mais c’est trop bizarre.
– Il faut que j’en parle à papa et maman.
Léna se redressa, paniquée.
– Non, faut pas qu’ils sachent qu’on est sortis ! T’imagines ? Ce sera fini les belles vacances.
Timéo regarda par la fenêtre vers les rochers.
–… D’accord.
– On a failli oublier ! Faut fermer le loquet avant que les parents reviennent, sinon ils vont voir qu’on est sortis ! dit Léna.
Timéo s’empressa de le refermer.
Claire revint au camping-car, à bout de souffle. Léna et Timéo se tenaient tranquillement autour de la table, droits comme des piquets.
– Léna, tu te souviens de l’oiseau que tu as vu quand on est arrivé ?
– Oui.
– Qu’est-ce qu’il s’est passé, exactement ?
– Vous me croyez jamais de toute façon…
– Si, ma chérie, je te crois. Allez, dis-moi.
– L’oiseau a donné des coups de bec à l’arbre, et une branche l’a frappé, et l’oiseau s’est écrasé sur le sol.
– Désolée de pas t’avoir cru, ma chérie, dit Claire en lui faisant un bisou sur la tête. Préparez vos affaires, on va partir.
– Maman ? dit Timéo. Tu as déjà vu quelqu’un qui saigne doré ?
– Comment ça ?
– J’ai vu quelqu’un tomber tout à l’heure, et…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que Léna lui décocha un coup de pied dans la cheville, sous la table.
– Comment tu l’as vu ? demanda Claire.
– Par la fenêtre ! coupa Léna.
– Toi aussi, tu l’as vu ?
– Non, il m’a raconté. Il saignait de la tête.
– C’est vrai, Timéo ?
–… Oui, il s’est ouvert le crâne… en tombant par terre… sur le parking.
– Je suis désolée si ça t’a choqué, mon chéri.
– Est-ce que t’as déjà vu quelqu’un qui saignait doré ? demanda Timéo.
– Quoi ?
– Le garçon, son sang était doré, et ça coulait lentement, comme du miel.
Fabrice déboula dans le véhicule et posa son sac à dos rempli de courses sur le canapé.
– Léna, Timéo, servez-vous, j’ai pris des sandwichs. Claire, je dois te parler. Maintenant.
Les enfants se jetèrent sur le sac tandis que Fabrice et Claire sortaient. Ils se racontèrent ce qu’ils venaient de vivre et décidèrent de quitter la ville au plus vite.
Ils roulèrent pendant trois heures sur la route principale à l’opposé de la mer. Timéo expliqua ce qu’il avait vécu avec le blondinet. Mais le petit avait un problème. Toutes les demi-heures environ, il se tordait de douleur pendant moins d’une minute, en se tenant le ventre. Au début, ce n’était presque rien mais plus les kilomètres avançaient, plus ses crises devenaient violentes. Ils se garèrent à la prochaine station-service.
– Je vais voir s’ils ont pas quelque chose pour soulager Timéo, dit Claire.
– Ils devraient avoir des médicaments de première urgence. Je vais me dégourdir un peu les jambes, ça fourmille, répondit Fabrice.
– Allez, viens. Toi aussi, Léna.
Timéo attrapa sa main. Ils allèrent dans la boutique de la station-service pendant que Fabrice faisait une petite balade. Il longea l’herbe en respirant l’air frais, jusqu’à apercevoir des branches noires un peu plus loin, dans la forêt. Intrigué, il s’enfonça dedans. Il la photographia. Quelques secondes de séchage, puis… rien. Aucune lueur n’en émanait. Pas même un petit grain de lumière. Il avança vers elle et fit tomber son appareil dans un sursaut quand il s’aperçut qu’elle poussait directement sur un cadavre. C’était une jeune femme. Derrière les branchages, Fabrice distingua un sac de randonnée recouvert de pin’s de dinosaure et des chaussures roses. Sa peau, craquelée, recouverte par endroits d’une sorte de liquide durci et ambré, semblait dure comme du bois. Les branches noires lui sortaient par tous les orifices. Il recula d’un pas, ramassa mécaniquement son appareil et rejoignit directement Claire et les enfants dans la station-service.
– Dépêchez-vous et revenez dans le camping-car.
– Un problème ? demanda Claire.
– Oui, un gros problème. Je t’expliquerai après, dit Fabrice en sortant.
Il trouva une cabine et composa le numéro de la police pour signaler anonymement le cadavre. Ils reprirent la route. L’état de Timéo empira. Ses crises étaient de plus en plus longues.
– J’ai l’impression de me faire arracher tout l’intérieur, cria Timéo.
– Mon Dieu, Fabrice, arrête-toi.
Claire s’assit à côté de Timéo.
– Tu peux me décrire ce que ça te fait ?
– Ça fait comme des couteaux dans le ventre.
Claire mit Timéo torse nu. Elle posa sa main sur son ventre et sentit des pointes un peu partout. C’est quoi, tout ça ? Une nouvelle crise débuta, plus longue. Timéo tourna de l’œil. Une pointe jaillit de son ventre, comme une petite branche noire dépassant de trois centimètres. Claire hurla de frayeur.
– Fabrice, s’il te plaît !
Il arriva et se figea en voyant que ce qui dépassait de la peau de son fils ressemblait à une partie de l’arbre noir. Il prit son polaroïd et le pointa vers le ventre de Timéo.
– Fabrice, qu’est-ce que tu fous ? cria Claire.
– Je peux essayer de comprendre ce qui se passe.
Claire frappa l’appareil de Fabrice qui se cassa sur le sol avec violence.
– Qu’est-ce que tu racontes ? On doit faire quelque chose ! Reprends-toi, s’il te plaît.
Fabrice observa son appareil au sol, brisé, puis vit son fils souffrir. L’image du cadavre surgit dans son esprit et se superposa à la vue de son enfant. Il se dépêcha de retourner au volant.
– On y retourne. Accrochez-vous.
Il démarra en trombe. Les pneus crissèren. Il fit demi-tour en pliant un panneau.
– J’ai mal… chuchota Timéo.
– Je sais, mon chéri, sois fort, d’accord ?
Léna grimpa sur la banquette et prit la main de son frère. Elle regardait les petites branches qui sortaient de sa peau.
– Tu vas guérir.
Timéo lui sourit.
Au fur et à mesure des kilomètres, les crises se faisaient de plus en plus courtes et moins intenses. Plusieurs branches de plus de dix centimètres lui sortaient maintenant de la peau.
Fin d’après-midi. Fabrice s’arrêta juste devant l’EPSM.
– Mélizia travail ici, elle sait peut-être quelque chose.
Avec Timéo dans les bras, il monta les marches, s’écorcha le poignet contre un bout pointu de la porte et entra en panique. Claire et Léna le suivirent.
– Mélizia ! cria-t-il. On a besoin d’aide.
Elle accourut aussitôt vers Timéo.
– Depuis quand ? demanda-t-elle.
– Début d’après-midi. Ses crises empiraient à mesure qu’on s’éloignait, mais depuis qu’on est revenus, il s’est juste endormi, répondit Claire. Vous savez ce qu’il a, hein ?
Mélizia regarda autour d’elle, méfiante.
– Venez avec moi.
Elle les emmena dans une pièce sans fenêtre, avec un lit et un bureau. Elle ferma la porte derrière eux.
– Allongez-le ici, je vais lui retirer tout ça.
Elle sortit toutes sortes d’outils.
– J’ai vu exactement la même chose qui poussait sur un cadavre, dit Fabrice.
– Un cadavre ?
– À trois heures environ, sur la route principale. Une jeune femme en était recouverte.
Elle leva la tête. Claire l’observa attentivement.
– Elle ressemblait à quoi ? dit Mélizia.
– Je sais pas, son visage était caché par les branchages et un truc visqueux jaune. Elle avait un sac de rando.
– Et ce sac, il n’avait rien de spécial ? demanda Mélizia.
– Recouvert de pin’s d’animaux, je crois, j’ai pas bien vu.
Mélizia se figea.
– De dinosaure, plutôt ? ajouta-t-elle.
– Oui, c’est ça. Et des chaussures roses.
Elle fondit en larmes. Ses jambes flanchèrent. Claire s’accroupit à son niveau.
– C’était ta fille.
Mélizia hocha la tête.
– On leur dit dès le plus jeune âge de ne pas s’éloigner… bafouilla Mélizia en sanglotant.
– Je suis désolé pour ce qui s’est passé, mais Timéo a des branches qui lui déchire le ventre. Il a besoin de ton aide maintenant, pas tout à l’heure. Relève-toi, ordonna Claire.
Mélizia leva les yeux vers Claire. Elle s’essuya le visage et ramassa les outils. Elle se releva, les traits fermés.
– Voilà, c’est bien, ajouta Claire.
Mélizia découpa les sept petites branches qui sortaient du ventre et du torse de Timéo. Le liquide jaune suinta et recouvrit ses plaies.
– Ça ne devrait plus le gêner. Tant qu’il reste ici, ça ne grandira pas plus. Je suis désolée, il ne pourra plus jamais quitter cette ville.
– Quoi ? Comment ça ? s’insurgea Fabrice.
– Quelqu’un l’a contaminé. S’il s’éloigne, ça grandira, prendra toute la place dans son corps et comprimera ses organes jusqu’à ce que…
– C’est horrible… mais, comment ? On est tout le temps restés ensemble, et…
– C’est ma faute, sanglota Léna.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est pas à cause de toi, ma chérie.
– Si. On est sortis, une fois. Pendant que vous êtes partis. Timéo a vu le garçon se blesser à la tête, mais pas par la fenêtre. C’était devant lui.
– Est-ce que tu sais si ce garçon a fait quelque chose à ton frère ? demanda Mélizia.
– Il est tombé, et il a craché sur Timéo.
– Ça vient donc de là. Mais si vous restez tous, vous finirez par…
Quelqu’un toqua à la porte.
– Mélizia ? Tout va bien ? Pourquoi t’es enfermée là-dedans ? Allez, sors de là.
– Il est là, chuchota Mélizia vers la famille.
Après un silence pesant, l’homme derrière la porte donna de grands coups sur la poignée.
– Je sais ce que t’es en train de faire, me prends pas pour un con, Mélizia. Il y a du sang rouge par terre, hurla-t-il.
Mélizia fit de grands yeux et observa la famille Boudsocq. Le poignet de Fabrice saignait.
– Merde, on est foutus.
– Qu’est-ce qu’il nous veut, ce malade ? cria Claire.
– C’est vous, qu’il veut. Tiens, attrape ça.
Elle lança ses clés à Claire, qui les saisit au vol et les glissa dans sa poche.
– Tu t’es déjà tapé un sang rouge dans le passé, et maintenant tu les protèges ? balança l’homme. Tu vas le payer très cher, ma grosse.
– Je vais le retenir, profitez-en pour vous cacher chez moi, au 32 avenue des Pibaleurs, dit Mélizia en s’adressant à Claire.
– Mais, tu vas…
– Ma famille est détruite. Cet enfoiré, derrière la porte, m’a persuadée que ma fille était encore en ville. Il m’a fait garder espoir parce qu’il avait besoin de moi, ici. Je suis trop naïve. Je vous remercie, j’aurais pu mourir comme une idiote. Maintenant que je sais qu’elle est morte, j’en ai plus rien à f…
La poignée se fracassa. La porte s’ouvrit d’un claquement sec. C’était le GEDAM, armé d’une hache. Mélizia se jeta immédiatement sur lui. Elle lui planta un scalpel dans l’œil de toutes ses forces, mais au même moment, il lui abattit son arme sur l’épaule. Fabrice et Claire remarquèrent que le sang ambré coulait de leurs blessures.
– Partez maintenant, hurla-t-elle à la famille.
Fabrice prit Timéo dans ses bras, Claire fit de même avec Léna. Ils fuirent vers la sortie et se réfugièrent dans leur véhicule.
Claire avait l’immense carte de la région sur les genoux. Le camping-car s’arrêta devant une grande maison sans barrière ni portail.
– C’est ici, dit Claire.
Elle appuya sur la télécommande accrochée au trousseau de Mélizia. Le garage s’ouvrit. Fabrice voulut de se garer à l’intérieur, mais le véhicule était trop grand.
– Merde. On fait le tour, lança-t-il.
Le terrain était spacieux. Il put contourner la maison et s’arrêter au fin fond du jardin. Une balançoire à l’abandon et une piscine immense couvrait une bonne partie de la pelouse.
– Allez-y, rentrez dans la maison. Je vais cacher le camping-car.
Fabrice prit la bâche de la piscine et camoufla le véhicule.
Claire allongea Timéo sur le canapé du salon. Une odeur de sapin flottait dans l’air. Les photos de famille étaient partout.
– Maman ? dit Timéo à voix basse.
– Tu te réveilles enfin, mon chéri, dit-elle en l’enlaçant.
– On est où ?
– Repose-toi pour l’instant. On t’expliquera plus tard.
Fabrice déboula dans la maison.
– Tu te sens mieux, mon garçon ?
– Oui, j’ai plus mal.
– Tu as vu le sang de Mélizia ? demanda Claire à Fabrice.
– Oui. Comme le petit blond, comme le type au badge GEDAM… je sais pas ce que c’est que ce sang doré, mais c’est pas normal. On doit pas baisser les bras. Il y aura bien un moyen de le guérir. Je vais chercher de l’aide ce soir.
– Tu vas te faire tuer…
– Si j’croise pas l’autre cinglé, ça ira.
– Tu vas revenir ? Promis ? dit Léna, les larmes aux yeux.
Fabrice s’agenouilla à son niveau.
– Je te le promets, ma puce. Fermez tout à clé quand je serai parti.
Fabrice marchait dans la ville au crépuscule. Il regardait partout autour de lui. Les rues étaient étrangement vides. Une odeur de fumée vint lui chatouiller le nez. Il suivit cette piste olfactive. Un brouhaha lui remonta jusqu’aux oreilles. Une lumière rouge orangé dansait sur les murs.
– La traîtrise est impardonnable, cria une voix tout à l’avant.
Il avança de quelques pas et se retrouva sur la grande place publique, où une foule s’agitait. Fabrice se fraya un chemin entre les gens. La scène le laissa cloué sur place. C’était Mélizia, ligotée sur un poteau en hauteur, un feu ardent sous ses pieds. Elle avait été mise au bûcher. À côté, le GEDAM était face au public, un bandeau à l’œil. Fabrice baissa la tête pour se fondre dans la foule.
– Je me dois de faire une piqûre de rappel, surtout pour les plus jeunes d’entre nous. Je suis le Guide des Enfants De l’Arbre-Mère. Appelez-moi GEDAM. Nous avons besoin des humains. Oui, c’est malheureux, mais nous n’avons pas le choix. Ils sont nécessaires à la survie de notre espèce. Je vous parle à vous, qui rêvez d’aventure, qui rêvez de voir le monde. Absolument personne d’entre nous, ni aujourd’hui, ni demain, ne le pourra. Mais nous sommes un peuple uni. Plus d’humains on aura, et plus vite on étendra notre territoire de vie. Un jour, chacun de nous deviendra un Ancien et portera la voix de notre Mère un peu plus loin. Faisons-le pour les prochaines générations.
– C’est vrai, c’était mon rêve de gosse de faire le tour du monde, murmura une voix.
– C’est pourquoi nous sommes réunis, face à Mélizia, ici présente. Quatre humains. Voilà le nombre qu’elle nous a caché. C’était une occasion en or pour nous tous, et elle l’a gâchée. On ne peut pas se permettre de garder cette traîtresse parmi nous.
Le petit blondinet était là, avec une bosse si grosse qu’on aurait dit un deuxième crâne. Elle lui poussait sur le front et lui tombait sur les sourcils. Il s’avança vers le Guide et lui chuchota à l’oreille.
– Grande nouvelle, les amis. Ils sont toujours ici, en ville. Ce brave petit a contaminé leur enfant ! Jamais ils ne l’abandonneront, vous pouvez me croire. Retrouvez-les et ramenez-les-moi.
Le GEDAM raviva le feu sous Mélizia. Fabrice croisa son regard derrière les flammes. Elle s’agita dans tous les sens et se mit à hurler de douleur. Le feu lui embrasa les pieds, les jambes, puis le ventre. Fabrice était devenu blanc. Les hurlements cessèrent. Elle s’était évanouis de douleur. Fabrice, pris de sueur froide, recula et se dirigea vers l’arrière de la foule. Près d’une ruelle, quelqu’un lui attrapa le poignet.
– Tu t’es fait mal ? Elle est bien rouge, ta cicatrice.
Un autre ricana à côté.
– T’es sacrément débile, de te trouver ici. J’en tiens un ! hurla-t-il.
Fabrice lui envoya un coup de pied dans les parties intimes. Aucune réaction. Trois autres l’attrapèrent par les jambes et le traînèrent jusqu’au Guide.
– Lâchez-moi, bande de tarés !
– Tu es bien gentil de t’être livré tout seul, dit le GEDAM.
Fabrice se débattit de toutes ses forces, donna des coups de tête, des coups de coude, n’importe où. Il pensa à Claire, aux enfants, à la porte qu’il leur avait dit de fermer à clé. Quelqu’un lui enfonça un chiffon dans la bouche.
La nuit était tombée depuis longtemps. Fabrice n’était toujours pas rentré. Claire tentait de dormir avec Timéo et Léna dans le grand lit double de Mélizia.
– Maman, papa il revient quand ? chuchota Léna.
– Bientôt, ma puce. Dors.
Timéo avait les yeux ouverts. Il fixait le plafond, une main posée à plat sur son ventre.
– Vous entendez pas ? dit-il.
– Quoi, mon chéri ?
Timéo tendit l’oreille.
– Non, rien.
– Je dois faire pipi, dit Léna.
– Je t’accompagne, c’est juste là.
Après l’avoir emmenée aux toilettes, Claire fut attirée par une figurine de dinosaure dans la chambre d’à côté, dont la porte était entrouverte. En entrant, elle découvrit une chambre d’adolescente. Des figurines, des pin’s, des posters de dinosaure. Le lit était encore défait, les affaires toujours en désordre. Le bureau était recouvert de dessins en noir et blanc, de crayons, de feutres. Mélizia n’a jamais touché à quoi que ce soit dans la chambre de sa fille. Elle a toujours eu espoir qu’elle rentrerait. Claire trouva un cahier caché sous les papiers. Elle hésita une seconde, puis l’ouvrit et alla jusqu’à la dernière page.
Rien ne prouve qu’on peut pas aller plus loin que la limite de la Pulsation. Les humains sont partout, sans problème. Personne a jamais essayé. Ils répètent ce qu’on leur a dit, c’est tout. Je rêve de rencontrer des gens aux quatre coins du monde. C’est ça, vivre. Maman pleure quand j’en parle. Elle me dit que j’ai tout ici. Mais j’ai quoi, ici ? Cent ans à attendre, à toujours croiser les mêmes têtes de cons pour finir plantée dans l’herbe comme les Anciens ? J’ai une chance de survivre, loin d’ici. Je partirai cette nuit.
– Maman ?
Léna remarqua la mine triste de sa mère.
– Oui, tout va bien, ma puce. C’est…
Le fracas d’une vitre les fit sursauter. Puis un second choc suivi d’un embrasement qui éclaira l’étage. Des gens criaient côté rue.
– Cramez-moi cette baraque de traître !
– Sale connasse !
– Disparaît avec ta maison !
Claire prit Léna sur son dos et courut vers Timéo. Elle le fit lever en le tirant par la main.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
– Tu peux marcher ?
– Oui, mais…
– Alors cours, dépêche-toi.
Léna s’agrippait au cou de sa mère et pleurait sans un bruit. Ils dévalèrent les escaliers et s’enfuirent par la porte-fenêtre du jardin, qu’ils traversèrent pour rejoindre le véhicule. Claire arracha la bâche d’un coup et ils montèrent à bord. Elle démarra et contourna la maison dont les flammes grandissaient à chaque seconde. Elle érafla l’avant gauche du camping-car contre le mur, et la vitre se brisa.
– Putain, c’est eux, ils étaient là ! Toi, va prévenir Notre Doyen, qu’il fasse passer le message par la Pulsation !
Elle renversa deux hommes et fonça sur la route.
– Tout va bien, ils sont complètement détraqués, répéta Claire compulsivement. Ils sont méchants, d’accord ? On doit retrouver papa, dites-moi si vous le voyez quelque part, les enfants.
Léna regarda par la vitre. Timéo se mit à genoux sur la banquette, de l’autre côté. Ils scrutaient chaque trottoir, chaque silhouette sous les lampadaires.
Fabrice était ligoté, bâillonné, traîné sur les dalles. L’intérieur de la cathédrale était vertigineux. La tête en arrière, il eut le temps de voir des vitraux gigantesques, dans toutes les teintes de bleu, qui montaient jusqu’aux voûtes. Celui du centre représentait un arbre à l’envers, les branches noires plantées dans le plafond, des sphères blanches au bout de chaque branche. Tout autour, les autres montraient chacun un tronc où s’incrustait un visage humain, surmonté d’un nom. Sous l’un d’eux, Fabrice eut le temps de lire : « Ancien Sylvain Delorge ». Une onde jaune partait du panneau central et se propageait jusqu’au dernier d’entre eux. Une silhouette attendait devant l’autel. Elle devait faire plus de deux mètres. Une longue robe blanche tombait jusqu’au sol, et sous la mitre, le visage était fendillé comme une écorce sèche, si ridé qu’on ne distinguait plus les yeux du reste.
– Ancien Doyen, celui-là s’est livré tout seul, dit le GEDAM.
La silhouette ne répondit pas. Elle descendit les trois marches sans bruit. Elle contourna Fabrice, lentement.
– Il en reste trois, ajouta-t-il. Une femme et deux petits. On les cherche.
Une main se posa sur le crâne de Fabrice. Elle était froide, rêche, avec des doigts bien trop longs. Un homme essoufflé fit claquer la porte de la cathédrale.
– Les trois autres ont été retrouvés. Ils sont en fuite dans la ville, s’il vous plaît, faites passer le message.
Fabrice se tordit dans ses liens. Il tenta de hurler les prénoms de Claire et des enfants dans son bâillon. Il n’en sortit qu’un grognement étouffé.
– Bien, dit le géant vêtu de blanc.
Le GEDAM et le messager s’inclinèrent et ressortirent.
L’homme en blanc attrapa la corde et tira Fabrice jusqu’à une porte qui donnait sur un escalier étroit. Fabrice se tordait dans tous les sens, cherchant la position la moins douloureuse en descendant les marches. Des torches s’alignaient de chaque côté. La descente était interminable. Il repensait à la ville au-dessus de lui, aux maisons, à la place où brûlait Mélizia, à sa famille. Il tenta de freiner avec ses talons, de se débattre pour faire lâcher la corde. Le géant ne ralentit pas une seule fois. Au bout d’une longue distance, les parois devinrent de plus en plus organiques, visqueuses et molles. Fabrice sentit une douce chaleur s’en dégager. Face à eux, un cul-de-sac. Seule une fente verticale, fermée, se dessinait dans la paroi. Le géant s’y glissa et tira Fabrice à sa suite. La fente s’ouvrit en épousant la forme de leurs corps.
Ils étaient arrivés dans une caverne gigantesque, dix fois plus vaste que l’intérieur de la cathédrale. Un arbre y poussait à l’envers, suspendu au plafond, démesurément grand, des centaines de ramifications au bout de chaque branche. Des tentacules noirs sortaient du tronc, entre les branchages, et pendaient jusqu’au sol. Au bout des rameaux, il n’y avait pas de fruits. C’étaient des fœtus humains, enveloppés dans une poche transparente. L’extrémité des branches s’y enfonçait et se plantait dans leur ventre, comme un cordon ombilical. Le Doyen émit une série de grondements sourds, de vibrations. La caverne tout entière et l’arbre se mirent à respirer, se gonflant et se rétractant. L’arbre répondit par une pulsation. Un énorme battement, long et puissant, retentit tandis qu’il s’illuminait d’une lueur rouge orangé, visible à l’œil nu. Fabrice cessa de se débattre. Il pensait aux branches qu’on avait coupées dans le ventre de son fils.
Claire roulait sans savoir où aller. Elle empruntait toutes les rues de la ville, ne voyant ni Fabrice, ni aucun moyen de s’en sortir.
– Vous avez pas entendu ça ? dit Timéo une nouvelle fois.
– Quoi ? Qu’est-ce que t’entends ? demanda Léna.
– Je sais pas, j’ai senti comme une vague de chaleur me traverser le corps, et je pense que tout le monde veut nous attraper. Maman, j’ai peur.
– Ça va aller, ne t’inquiète pas, rassura Claire.
Arrivée dans une ruelle, elle se retrouva face à une trentaine de personnes sous la lumière des lampadaires. D’autres continuaient de sortir de chez eux. Une fraction de seconde lui suffit pour décider.
– Accrochez-vous.
Elle écrasa l’accélérateur de toutes ses forces et fonça dans la foule. Certains s’écartèrent, d’autres sautèrent sur le véhicule. Le camping-car tangua en roulant sur quelques habitants. L’un d’entre eux réussit à s’accrocher à la fenêtre brisée, un bras à l’intérieur.
– Arrête-toi, sale pute, je vais t’arracher les yeux.
– Timéo, va vite chercher la mallette de papa sous le lit, ordonna Claire.
Il l’ouvrit et en sortit un énorme couteau de chasse.
Claire calcula la longueur de la rue, se leva, arracha le couteau des mains de Timéo et, d’un coup horizontal, fendit le visage de l’intrus au niveau des yeux. Il tenait toujours bon. Elle s’allongea sur le siège passager et envoya toute sa force avec ses jambes dans la portière. Elle la défonça au moment où le véhicule rasait un lampadaire. L’homme fut broyé. Le sang ambré gicla sur Claire. Son bras et sa tête tombèrent à l’intérieur. Léna se mit à hurler. Timéo l’attrapa et lui plaqua les mains sur les yeux, sans pouvoir détacher les siens de la tête posée sur le plancher.
– On va s’en sortir, assura Claire.
Elle prit plusieurs virages, esquiva des habitants et, sans s’en rendre compte, se retrouva sur une longue route bordée de forêt. Elle freina brusquement en apercevant le panneau de sortie de la ville. À ce moment-là, une pensée lui traversa l’esprit. Sans Timéo, elle se serait déjà enfuie depuis longtemps, et Fabrice n’aurait pas eu à prendre autant de risques. Et si elle l’abandonnait là, pour préserver Léna ? Cette idée lui glaça l’échine. Elle regarda ses enfants dans le rétroviseur.
Timéo se tenait le ventre, plié en deux.
– Maman…
– Tout va bien se passer.
Ces mots avaient l’air d’être aussi pour se rassurer elle-même. Par la vitre arrière, Claire aperçut des lumières qui ballottaient au loin.
– Attachez-vous bien, cria-t-elle.
Après avoir vérifié leurs ceintures, elle braqua le volant à droite et s’enfonça dans la forêt. Seuls les phares du camping-car éclairaient l’obscurité des bois. Le sol se faisait de plus en plus pentu, mais elle ne pouvait pas s’arrêter maintenant. Elle continua d’avancer lentement pour esquiver les troncs, jusqu’à ce que le terrain glissant et la pente l’emportent. Le véhicule déboula et percuta un arbre de plein fouet. Claire mit quelques secondes à reprendre ses esprits.
– Tout va bien ? Léna ? Timéo ?
Léna et Timéo ne répondirent pas, ils étaient sous le choc. Tassés sur la banquette arrière, ils étaient blottis l’un contre l’autre. Un grondement sourd fit vibrer le corps de Claire et des enfants. Elle reconnut ce bruit, semblable à celui de l’arbre du jardin public, en beaucoup plus puissant. Un craquement retentit. Puis plusieurs à la suite. Elle paniqua.
– Il faut sortir tout de suite !
Elle tenta de se lever, mais ne put bouger. La partie avant gauche du véhicule était enfoncée, lui écrasant complètement les jambes et le bassin. Son souffle se coupa.
– Les enfants… partez… chuchota-t-elle.
Timéo tira sur la poignée de la porte latérale. Un tronc la bloquait. Il donna des coups d’épaule, encore et encore. Le toit se plia avec une force telle que la tôle s’enfonça d’un coup. Timéo hurla. Toutes les photos du polaroïd de Fabrice accumulées depuis des années volaient partout dans le véhicule. Claire sentit l’adrénaline lui déchirer la poitrine. L’instinct maternel décupla sa force. Elle poussa sur son siège, cria, tira ses chairs qui cédaient, ses os se brisaient. Elle s’arracha le bas de son corps, abandonnant ses jambes et son bassin écrasés sous le métal tordu. La moitié de Claire tomba sur le plancher ensanglanté du camping-car. Elle rampa, laissant une traînée rouge derrière elle, ses entrailles glissaient sur le sol. Un deuxième coup de branche enfonça le toit encore plus bas.
– Sortez… chuchota Claire.
Timéo tenta de rejoindre une vitre accessible, mais le troisième coup arracha le toit en deux. Le tout s’abattit sur lui. Son crâne se fendit sous l’impact et son œil gauche sortit de son orbite.
– Ma… ma… cafouilla-t-il en tournant la tête vers Claire, avant de s’effondrer.
– Tout va bien se passer, souffla-t-elle.
Un autre coup frappa le flanc du véhicule, faisant voler Léna avec les photos contre la paroi opposée.
– J’arrive… ça va bien se passer… murmura Claire.
Dans un dernier fracas, l’arrière du toit s’écrasa jusqu’au sol. Léna se fit broyer brutalement jusqu’au cou. Le visage de Claire se trouvait juste en face de celui de sa fille. Une mare de sang se forma sous sa bouche et son nez.
– Ça va bien se passer…
Claire rendit son dernier souffle.
Le Doyen traîna Fabrice jusqu’aux tentacules noirs et le détacha dès qu’ils s’enroulèrent autour de lui. Ils s’entortillèrent autour de ses bras, de ses jambes, de son visage, jusqu’à ce qu’il soit plongé dans l’obscurité. Au milieu de l’arbre, entre tous les branchages, se trouvait une bouche sans dents, molle. Il fut englouti. Son corps remonta, avalé, dans le tronc. Il pensa à Claire, Timéo et Léna, qui tentaient de le noyer dans l’eau de mer. Il leur cria joyeusement qu’il était bien plus fort qu’eux, tel un superhéros. Claire en rit, puis l’embrassa devant les enfants qui paraissaient dégoutés. Leurs rires faisaient écho dans sa tête, jusqu’à ce qu’il ne les reconnaisse plus. Léna apparut devant lui.
– C’est promis, papa ?
– De quelle promesse tu parles, ma chérie ?
Une vague vint recouvrir la tête de la petite et emporta son visage en se retirant. Son corps se liquéfia dans l’océan. Il ne restait plus que Timéo et Claire, qui continuaient de jouer avec lui.
– Timéo, notre fils unique, se dit-il.
Timéo se jeta sur Fabrice. Au même moment, une vague le frappa et l’emporta. La nuit tomba. Claire dansait sur le sable.
– Claire, je t’aime tellement. Je veux des enfants avec toi, murmura-t-il.
Le vent emportait chacun de ses gestes. Son corps se désagrégeait en sable au fil de sa propre danse, jusqu’à ne plus exister.
– Je dois me concentrer sur ma carrière de photographe, l’amour viendra naturellement…
Il prit son polaroïd en main, mais l’appareil s’effrita en petites pièces qui disparurent dans le sable. Il observa autour de lui. Les maisons, les bâtiments, les routes, les véhicules, ses vêtements… tout s’effaça au fur et à mesure. Un désert à perte de vue se dressait face à lui.
– J’ai…
La langue qu’il parlait couramment n’était plus qu’une bouillie informe de mots. Il oublia le langage. L’humanité en lui s’était volatilisée, il n’était plus qu’un instinct animal primaire. Le sol, le soleil, les étoiles, la planète et la lune s’éloigna à grande vitesse jusqu’à ne plus exister aux yeux de Fabrice. Il flottait dans une infinie noirceur totalement vide de toute matière jusqu’à ce que ce soit son propre corps qui devienne aussi cet espace de Rien.
Au bout d’un rameau vierge, un nouveau fœtus enveloppé d’une poche se forma. Les tentacules expulsèrent Fabrice sur la plage puis reprirent la forme de l’arbre noir. Il était recouvert d’une substance visqueuse. Sa démarche était saccadée, ses jambes fléchissaient et il tentait de se rééquilibrer à chaque pas. Il tournait dans une direction, puis une autre. Il n’était plus rien. Le Guide des Enfants De l’Arbre-Mère était là, borgne. Il lui posa une serviette sur les épaules.